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5ème Dimanche de Pâques

Cinquième dimanche de Pâques (A)

 

 

Je pars !

 

 

Fr. Gilles Danroc op

 

Actes des Apôtres 6,1-7

Psaume 32

1 Pierre 2,4-9

Jean 14,1-12

 

Jésus nous a bien prévenus : Il est Celui qui part ! Nous voici comme les Apôtres, bouleversés, désorientés, les bras ballants puisqu’il ne reste pas. Quelques mois de marche sur les routes de Galilée et de Judée. Juste le temps d’entendre sa parole, de voir les signes qu’il a posés.

Mort brutale ? La fin ? Non ! Voilà qu’il revient à la vie. Quelques jours avant de « monter aux cieux », il confirme : Je pars ! Serait-ce la cause d’une tristesse endémique des chrétiens ? Sont-ils tristes et désorientés ? Abandonnés à leur triste sort ? Au fait, pourquoi cette absence de joie qui nous caractérise ?

 

C’est vrai que partir, c’est quitter et quitter, c’est dur, trop dur. Comment quitter ce qui colle à la peau, ce qui est devenu comme l’essentiel, une seconde nature ? Quitter, ce serait possible s’il y avait tout de suite un plan B, une solution de remplacement. Ne lâchons pas la proie pour l’ombre ! Or Ressusciter, c’est d’abord quitter. Jésus, le premier né d’entre les morts, a quitté le tombeau neuf, le lieu de l’enfermement définitif. Il a quitté cette manière d’être présent physiquement au monde, aux siens, aux autres. Aux foules qui l’acclamaient comme aux Puissants qui l’ont mis à mort. Partir, c’est mourir beaucoup. Ressusciter commence par ce départ, sans regarder en arrière, cette mort à tout ce qui conduit à la mort, à une mort violente.

Prenons le temps d’examiner en nous ce que nous avons à quitter pour que le travail de la résurrection commencé au baptême, donne en nous des fruits de vie. Oui, nous avons à quitter tout ce qui en nous préfère l’enfermement sécurisant ou tous les types de violence qui détruisent la vie des autres, parfois la notre. Quitter la fascination de la mort, du grand soir, du choix de la solution violente qui résoudrait tout d’un seul coup ! Quitter tout ce qui alourdit, qui empêche un nouveau départ.

 

Car Jésus part pour car la Résurrection est un projet nouveau, une espérance, un point de départ ! Il part pour préparer une place pour chacun car, entendons le aujourd’hui, il appelle chacun par son nom, comme Marie Madeleine. Et chacun, comme le prophétisait Isaïe : « a du prix à ses yeux ». Il part réaliser le projet du Royaume de Dieu qu’il a ouvert sur la croix et où il nous attend activement !

Et il part vers le Père (Jn 14,12). Il l’a annoncé le matin de Pâque à Marie Madeleine : « je pars vers mon Dieu et votre Dieu, vers mon Père et votre Père » (Jn 20,17). Comment retenir Jésus auprès de nous s’il va vers le Père, source et fin de tout amour ? Marie Madeleine, tombée à ses pieds quand le Ressuscité l’a appelée par son nom (Jn 20,16) a voulu l’agripper. Elle était désespérée par sa mort. Plus encore par la violence de la croix qui a fauché Jésus dans la force de l’age. Plus encore peut être de ne plus voir son cadavre, à sa place au tombeau, point désormais fixe, pensait-elle, de son attachement. Le découvrir à l’aube, dans le jardin, c’était renouer avec l’espoir : Jésus revenait à la vie. Tout allait être comme avant. Et voilà qu’il part. Et il part pour que sa joie soit parfaite : monter auprès du Père et lui préparer une place. Marie Madeleine –et nous aussi- a voulu vivre la résurrection de Jésus comme celle de Lazare : un retour à la vie d’avant la mort. Jésus ouvre un sens inouï de la résurrection comme une vie radicalement nouvelle. Ressusciter, c’est partir vers, c’est se mettre en route, c’est le point de départ d’une nouveauté !

Dès lors croire à la résurrection du Christ –la vraie- c’est entrer en nouveauté par l’épreuve du vide : le tombeau est bien vide, le ressuscité est un passant. Il apparaît pour disparaître comme à l’auberge d’Emmaüs. C’est bien lui mais il n’est plus là. Il convoque les disciples là-bas en Galilée …

Jésus est le Passant, le Passeur de nouveauté ! Aujourd’hui dépassons la nostalgie d’un retour au temps où il était là et, dans la foi, passons l’épreuve du vide qui nous garde de la tentation de posséder Jésus, d’accaparer la Résurrection, de la détourner à notre profit. Tout peut devenir idole à taille humaine surtout les meilleures choses, même la résurrection, même tout ce qu’elle inspire : liturgie, théologie, prédication et tout ce qui constitue une sorte de supériorité !

Ce passage par le désert, la mort, le vide, accompli par Jésus devient pour nous l’épreuve de la foi vraie, de la foi au vrai Dieu révélé par Jésus car il est vraiment ressuscité ! Dès lors nous comprenons que le Père qui a ressuscité Jésus d’entre les morts Lui a donné d’être par la résurrection le chemin, la vérité et la vie !

Il est maintenant ce chemin par lequel nous convergeons vers le Père. Lui qui a tant marché sur nos routes à la rencontre des pauvres, des malades et des foules, Il est, à juste titre, le chemin. Comme Il est la vérité, Lui qui s’est tu devant Pilate, Il est fait Vérité par la Résurrection comme Vérité de la croix, Vérité du Père qui l’a envoyé, Vérité comme passage vers la vraie vie. Bien loin d’être une somme de savoirs, Il est la Vérité de la vie que Dieu ne cesse de donner à l’homme.

Il va vers le Père car Il est le visage du Père, Jésus est le visible du Père et sa mission, c’est bien de montrer par l’évangile que son Père est notre Père. Ce qui change tout : le visage de Dieu et la vie du monde. Un seul exemple : le dominicain Las Casas affirmait dès le 16ème siècle : « si Dieu est notre Père, alors il n’y a pas d’esclaves et de maîtres, nous sommes radicalement égaux quoique différents ». Et de fait si l’humanité ne cesse de créer et de penser des supériorités de castes, de classes, de races, de savoirs et de techniques, c’est qu’elle ne croit pas qu’il n’y a qu’un seul Dieu et qu’il est notre Dieu, Père de Jésus-Christ et notre Père.

En fait, Jésus part pour nous car il est bon pour nous qu’il parte. Il nous prépare une place en nous laissant la place. Il ne peut pas être ce présent d’une présence qui étouffe, ce restant toujours sur notre dos qui gendarmerait nos existences, qui accepterait nos démissions et résoudrait nos problèmes à notre place.

Souvenez-vous : « Dieu nous a crées sans nous mais Il ne nous sauve pas sans nous » (St Augustin). Alors Jésus part pour que se déploie notre liberté ! A nous dans cette alliance de forces nouvelles, de prendre en main notre espérance, notre avenir possible, toujours possible d’amour, de vie véritable, loin de tout ce qui détruit. Bref, Jésus part pour que nous puissions grandir et faire grandir notre liberté !

Il est bon pour nous qu’Il parte pour être libre pour nous de tout enfermement et que nous soyons libres de l’aimer en toute gratuité !

Voilà pourquoi le Christ fait place à L’Esprit qui nous conduit à la vérité tout entière ! (Jn 14,26)

Frère, sœur, dans l’assemblage des pierres vivantes que nous sommes, cimentées par la charité, es-tu prêt à faire grandir au plus profond et au plus loin de toi-même, l’alliance de grâce du Saint Esprit et à déployer toute ta liberté ? Alors tu trouveras ta place, ta vraie place dans la Résurrection du Christ, comme Il est écrit : « Nous savons, nous, que nous sommes passés de la mort à la vie, parce que nous aimons nos frères. Celui qui n’aime pas demeure dans la mort ! » (1 Jn 3, 14)

 

Car notre liberté maximale, c’est l’amour.

 

Frère Gilles Danroc op



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Homélie 4ème dimanche de Pâque

Quatrième dimanche de Pâques (A)

Homélie du frère Gilles Danroc, op

 

Actes des Apôtres 2,14-41

Psaume 22

1 Pierre 2,20-25

Jean 10,1-10

 

 

Le Bon Pasteur

 

 

 

L’annonce de la Pâque : Christ est ressuscité et votre réponse de foi et de joie : « En vérité, il est ressuscité car il est vraiment ressuscité ». Pourquoi cette insistance : « il est vraiment ressuscité » ? En quoi cette insistance nous permet de recevoir le Christ vraiment ressuscité comme le vrai berger, le bon pasteur ?

 

Les trois lectures d’aujourd’hui s’éclairent entre elles pour ouvrir notre réflexion à l’intelligence des Ecritures, c'est-à-dire à entrer dans la réalité de la nouveauté du mystère de la Résurrection.

Debout face à la foule de Jérusalem encore agitée des évènements de Pâque, Pierre affirme sa nouvelle assurance : « Celui que vous avez crucifié, Dieu l’a fait Seigneur et Christ ». Ainsi pourquoi le Christ est-il vraiment ressuscité ? C’est qu’il est vraiment le Crucifié. Il est vraiment mort de cette mort violente que l’homme donne à l’homme depuis Caïn, de cette mort que donnent les voleurs qui viennent « égorger et détruire » (Jn 10,10).

 

Et qu’est donc ce crucifié sinon le Serviteur Souffrant, prophétisé par Isaïe (Ch.42…53) et que décrit la lettre de St Pierre. C’est après l’Exil, qu’Isaïe a pu identifier le grand bouleversement de la Bible (A.T.), attesté aussi par le livre de Job : le Juste était auparavant le notable béni par Dieu qui donnait à son ami le Juste, famille nombreuse et troupeaux florissants. Or voilà que le Juste est mis à mal, que le peuple élu est dispersé et que la Gloire de Dieu a quitté le Temple de Jérusalem. Dès lors, la figure du Juste souffrant, du serviteur qui portera le péché de tout le peuple semble dire que l’homme, l’humanité ne peut pas réussir à arrêter le mal signifié par la violence et qu’un mystérieux Envoyé de Dieu, Dieu lui-même va nous sortir de cet engrenage et inaugurer un chemin nouveau pour le salut du monde.

 

Ce chemin, ce Serviteur, ce Juste selon le cœur de Dieu, c’est Jésus de Nazareth, le vraiment assassiné, le vraiment crucifié que Dieu a fait vraiment Christ et Seigneur par sa Résurrection. « Moi je suis venu pour que les hommes aient la vie et la vie en abondance » (Jn 10,10). Par cette vie, c’est le rayonnement de la victoire du Christ sur le mal, la violence et la mort.

Ainsi Jésus est devenu par la Résurrection le vrai berger, le bon Pasteur qui ouvre la source de la vie nouvelle, qui ouvre la Porte du Royaume et qui conduit chaque jour son Eglise vers son vrai pâturage. Mais pourquoi est-il le vrai pasteur ? Pourquoi est-il le nouveau berger des sources vives qui succède enfin aux faux pasteurs qui sont les voleurs et des assassins ? Parce qu’Il est le Crucifié qui donne sa vie pour ses brebis, qu’Il est cette brebis innocente conduite à l’abattoir, prophétisé par Isaïe.

 

Seule la brebis innocente traversant la violence des voleurs peut devenir le bon Pasteur qui conduit à la vraie vie. Il est l’Agneau Innocent, immolé par la violence depuis Caïn, Il est le bon Pasteur, le Donateur de Vie, le Donateur d’Esprit. Les faux pasteurs ont conduit le peuple à la destruction en choisissant la solution de la violence et en refusant la solution de l’amour, celle de la volonté de Dieu Créateur et Sauveur.

C’est le passage de la mort à la vie qui rend compte de toutes les affirmations de Jésus : « Je suis, révélé à Moïse au buisson ardent (Exode 3,14), celui qui sauve et qui crée, Je suis moi-même le passage de cette vie de violence à l’abondance de l’Amour ».

 

Ainsi nous pouvons tenter de comprendre à la lumière de la Résurrection comment en sa passion, Jésus a incarné cette prophétie mystérieuse de la victime silencieuse qui durcit son visage en affrontant la violence du monde. Jésus, vrai Dieu, peut prendre sur ses épaules le poids du mal de façon salvatrice. Vrai homme, il donne un exemple humain, il tient bon dans l’épreuve du mal et il traverse de part en part la souffrance qui le met à mort. Ce n’est donc pas la souffrance par elle-même qui sauve puisqu’elle demeure le signe négatif du travail destructeur du mal. Jésus ne nous sauve pas non plus par la quantité de souffrance de sa passion. Qui pourrait l’évaluer ou la comparer aux innombrables torturés que l’humanité a détruits physiquement ou moralement ? Quand saint Pierre reprend un chant liturgique : « C’est par ses blessures que vous êtes guéris » il indique une perspective, certes ambigüe, mais qu’il faut ainsi ressaisir dans la lumière de Pâque : Jésus a affronté la violence de l’humanité comme une brebis conduite à l’abattoir, il en a été blessé à mort en allant jusqu’au bout de cette mission salvatrice où il continue d’aimer et d’espérer au projet d’amour fou du Père sans faire rebondir la violence subie en violence de revanche et de haine. Par là même il guérit ceux qui marchent à sa suite de la tentation de la haine et de la violence destructrice. Il rouvre pour eux le chemin de l’amour. Ce qui rend compte de la fin de la citation de la lettre de Pierre : « Vous étiez errants comme des brebis- (c.à.d. sorties du chemin de vie, égarées dans le chemin de donner la mort)- ; mais à présent vous êtes revenus vers le berger qui veille sur vous. »

 

Voilà pourquoi, lui seul est Pasteur par sa résurrection. Nous ne sommes des pasteurs en assumant la responsabilité de conduire nos vies et celles de ceux que nous aimons vers la vraie vie, qu’en étant incorporés au Christ ressuscité, l’unique Pasteur. Pour cette « incorporation » nous sommes en mesure de le connaître vraiment, crucifié - ressuscité, parce qu’il connaît chacun de nous par son nom, parce que nous avons du prix à ses yeux, parce qu’il espère inlassablement que nous choisirons le chemin de l’amour vrai selon notre vraie personnalité !

Ce que nous appelons aujourd’hui la pastorale de l’Eglise- n’oublions pas que le concile Vatican II a eu le courage d’être un concile pastoral, s’occupant de la vie concrète des hommes- veut dire l’organisation de tous les liens entre l’humanité et Dieu par la médiation de l’Eglise. C’est donc tout ce qui peut favoriser cette relation personnelle et vraie entre le Christ « qui a donné sa vie pour que le monde ait la vie et la vie en abondance » et qui connait l’homme de l’intérieur pour avoir éprouvé la vie jusqu’au bout, au plus loin de la peur et de l’espérance, et chaque membre de l’humanité récapitulée dans l’Eglise. Chacun, en effet, est appelé à connaître le Christ, à l’aimer pour vivre une alliance d’amour entre Dieu et chacun de nous. Alors l’Eglise ne sera pas une masse anonyme ou une donnée statistique mais un réseau d’alliance, un tissage de relations vraies. Alors les pasteurs de tous niveaux dans l’Eglise seront à leur simple place, une place fraternelle.

 

Aucun pasteur sur terre ne coïncide avec l’unique pasteur ! Lui seul est objet de foi et conduit notre espérance. Par la foi nous pouvons conduire nos vies à la suite du Christ dans la lumière de l’Evangile. Par la foi, tous les baptisés, à l’opposé d’un troupeau de moutons de Panurge, acceptent d’être conduits par leur Unique Pasteur. Lui seul peut appeler au service de tous celles et ceux qui ont la tâche d’organiser le nouveau peuple de Dieu dans sa mission d’annoncer la bonne nouvelle : « Christ est vraiment ressuscité ! »

 



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Monition avant le récit de la Passion de Notre Seigneur Jésus Christ

Monition avant la lecture de la Passion de notre Seigneur Jésus-Christ

selon saint Matthieu

Fr. Nicolas-Bernard Virlet

 

Dieu est Amour. Dieu s’est fait chair, pour habiter de sa lumière, de sa grâce, de son salut, nos joies et nos souffrances : aux noces de Cana et en sa Passion d’Amour jusqu’à la croix, la mort et la Résurrection. Joies et souffrances sont la chair de l’Incarnation de Dieu qui est Amour.

En ce récit de la Passion du Sauveur, nous n’allons pas contempler la souffrance : mais l’Amour dans la souffrance. Pas un amour désincarné qui serait un autre docétisme. Pas la souffrance pour elle-même qui n’aurait alors pas de sens, qui conduirait à la désespérance. Nous allons contempler pas tant la souffrance de l’Amour que l’Amour dans la souffrance, et quelle souffrance. La Passion ne fut pas un simple petit moment un peu désagréable à passer : Jésus en a sué des gouttes de sang déjà, avant, à Gethsémani. Contemplons le vrai amour, fidèle dans la joie et dans la souffrance : l’amour fort, victorieux, du ressuscité, l’amour de Celui qui est doux et humble de cœur : l’amour du Christ notre Sauveur et Seigneur, de notre Rédempteur et Consolateur. L’Amour qui nous a le plus aimés, qui nous a tant aimés, qui nous as aimés jusqu’au bout de l’amour : l’Amour plus grand que l’amour.

C’est l’amour du Christ, l’Innocent, pour nous pécheurs : amour qui nous sauve, nous relève, qui donne sa vie, lui, l’Innocent, pour nous pécheurs. Qui nous dit, non en belles paroles, mais en acte : « ta vie, la vie de chacun de tes frères, le plus petit soit-il, vaut la vie de Dieu dans le cœur de Dieu : par les plaies des clous que tu as enfoncés en ma chair par ton péché, j’ai gravé en mon amour ton nom dans la paume de mes mains ».

La foule est là, nous sommes là aujourd’hui pour acclamer Jésus dans son entrée à Jérusalem, dans notre cœur où il désire entrer, demeurer, régner : nous voulons bien de Jésus roi à la manière du monde. Mais voulons-nous de Jésus roi à la manière de Dieu : serviteur souffrant ? Cette même foule conspuera dans quelques jours Jésus sur la croix : ce jour-là où serons-nous, que ferons-nous ? ce jour-là dans la vie du Christ, dans celle de nos frères, dans notre vie ?

Au Thabor, dans la gloire, il y avait Jacques, Pierre et Jean. Au pied de la croix, dans l’épreuve, il n’y aura que saint Jean. Pierre, le pécheur, a essayé de suivre Jésus un peu plus que les autres, mais n’a pu le suivre jusqu’au bout. Et Jacques, avec les autres disciples, est parti dès le début de la nuit comme un païen. Saint Léon le Grand disait qu’il y a dans notre cœur, le païen, le pécheur et le saint : appelés à la conversion, à la purification, à la victoire de la Résurrection.

Entrons dans le mystère qui enchâsse l’histoire sainte de chacun, de notre vie véritable : mystère de cet autre Thabor qu’est la Passion du transfiguré défiguré. Le plus grand scandale dans l’histoire de Job, de l’Innocent éprouvé, comme disait André Neher, c’est certes déjà la souffrance du juste, mais encore plus de parler là où Dieu lui-même se tait. Job ne dit-il pas lui-même à ses amis qui parlent trop, et donc mal : « ne comprenez-vous pas que la seule sagesse qui convienne ici soit le silence ».

Faisons silence pour écouter celui qui s’est fait, par pur amour, sans voix avec les sans voix pour être la voix des sans voix. Le Verbe s’est tu : pas absent, mais encore plus « présent », s’offrant pour nous, se donnant à nous. Par delà tout mot, toute parole, dans le silence du don, Jésus, le Verbe, sur la croix de l’Amour, dépouillé de tous les vêtements de la parole et de l’autojustification. Il a soif : il a soif de notre amour : il a soif que nous ayons soif de son amour Sauveur.



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Sors du tombeau

 Ezékiel 37, 12-14

Psaume 129

Romains 8, 8-11

Jean 11, 1-45

 

 

Lazare et Jésus

 

 

Deux amis, deux morts, deux résurrections !

 

Deux amis.

 

Qu’elle est belle cette amitié de Jésus et de Lazare ! Elle en dit plus long qu’on ne croit sur le but et la réalité de l’Evangile. Jésus de Nazareth a tissé de forts liens d’amitié avec des hommes et des femmes … non pas d’admiration pour un leader, mais des relations de confiance, d’égalité, de franchise, de simplicité.

Regardez cette si bonne maison de Béthanie, en banlieue de Jérusalem, de l’autre côté du mont des Oliviers où Jésus vivra Gethsémani et l’Ascension ! Là, Jésus fait une pause en venant du nord, de Galilée, et il a besoin des refaire des forces avant de monter à Jérusalem en pèlerinage pour la fête de Pâque, pour rencontrer la foule et aussi ceux qui veulent le faire mourir.

Deux amis qui ont du passer des soirées à refaire le monde, à partager les choses de la vie et de la foi, à prier, à rire, à s’entr’aider.

Lazare veut dire : Dieu aide ! et Jésus veut dire : Dieu sauve !

On imagine des débats théologiques ou des invitations brûlantes à l’aide, aux plus petits et aux plus démunis. Marthe si vive dans l’accueil et Marie, la première femme devenue disciple du Christ, assise à ses pieds – la meilleure part - pour mûrir sa parole. Toutes les deux vont accueillir Jésus de la même façon, près du tombeau de Lazare. « Si tu avais été là, Lazare ne serait pas mort ! » Quelle confiance personnelle et commune !

Oui il faisait bon vivre à Béthanie chez Marthe et Marie et leur frère Lazare ! Pour lui, Jésus pleura et la foule le comprenait : « Voyez comme Jésus aimait Lazare ! ».

J’aime ces larmes, j’aime cet amour d’amitié qui nous révèle combien Dieu avait soif d’être notre ami, dans une relation où l’on fait découvrir à l’autre sa vie.

Le centre de notre foi chrétienne n’est-ce pas Jésus de Nazareth, le Christ, le Sauveur du monde ? En Jésus s’opère la formidable rencontre de Dieu et de l’homme : n’est-il pas vrai Dieu et vrai homme ?

Et l’Evangile n’est-il pas le récit des rencontres entre Jésus et ses amis, les apôtres, les disciples, les hommes et les femmes qui l’ont suivi et avec qui Il a bâti cette première communauté d’amour, de foi et d’espérance qu’est l’Eglise ?

En écoutant cet évangile, recevons ceci : la vie chrétienne est une vie d’amitié avec Jésus.

D’amitié vraie, sans manière – certes Jésus est Dieu, mais ce serait oublier qu’il est aussi homme ! - et la prière, depuis le centre de nous-même, est la conversation d’amitié et de confiance entre Jésus qui nous parle par l’Evangile et chacun de nous qui prend Jésus pour ami.

 

Deux amis, mais aussi deux morts différentes !

 

Peut-être ont-ils le même âge, ils meurent, semble t-il, de la même mort : plus de souffle, cœur arrêté, mort constatée et mise au tombeau. Mais Lazare connaît une mort archi classique. Il meurt de maladie, il en a perdu la vie et il est bel et bien enterré. Sa mort plonge ses sœurs et ses amis dans la tristesse, le deuil et les larmes.

Ainsi pour nous. La vieillesse ou la maladie met habituellement fin à nos jours. Or, au risque de vous choquer : c’est normal !

Tout ce qui naît meurt, tout ce qui commence finit. Et si nous naissons c’est que nous ne sommes pas éternels ! Et ainsi mourir est la condition pour que nous ayons la vie. Une vie créée, limitée donc. Sa limite supérieure, la mort, nous fait comprendre la vie comme un contrat à durée limitée et non comme une durée indistincte d’ennui prolongé. Dès lors vivre, c’est vivre intensément le temps que nous avons à vivre ! Et la vie devient une merveilleuse école d’amour, de douceur et de partage. Car en plein milieu d’Eden, en pleine vie offerte, ouverte par Dieu aux hommes, il y a l’arbre de vie (Gén 2,9) au « milieu du jardin ».

Et si les fruits de cet arbre permettaient à l’homme des prendre des forces de vie pour franchir la mort-limite et entrer, dans une éternité d’amour, dans le Royaume du face à face avec le Dieu de la vie ?

La mort-limite n’a donc pas le dernier mot de la vie, car le dernier mot de la vie, comme son premier, il est Dieu !

 

La mort de Jésus est toute autre : on lui a arraché sa vie, on a voulu l’éliminer et même faire de sa mort un exemple. C’est même devant le tombeau de Lazare que l’affaire fut décidée. Si près de Jérusalem, devant la foule des amis, Jésus a posé le signe le plus fort : c’est bien Lui le maître de la vie : « Je suis la résurrection et la vie » (Jean 11,25). Dès lors s’impose le calcul froid du grand prêtre Caïphe, en bon politicien : « il vaut mieux qu’un seul meurt plutôt que tout un peuple » (Jean 11, 49-50 et 12, 9-10). Il vaut donc mieux éliminer Jésus, sinon le peuple va le suivre et l’armée romaine va réprimer cette révolution en marche dans le sang.

La résurrection de Lazare conduit Jésus à la mort.

Mais une mort selon le mauvais usage de la vie : le choix de vivre sans Dieu, en prenant la place de Dieu, en connaissant, pour l’utiliser, le pouvoir de vie et de mort, en faisant mal fonctionner ce monde qui nous est confié par Dieu en toute liberté !

Voilà pourquoi nous avons goûté l’arbre de vie. L’homme a choisi la voie de la connaissance du bien et du mal. C'est-à-dire la violence, ou plutôt, la solution violente en premier comme la bonne solution – selon le bien que je veux – qui sera la solution définitive. Même si cette solution détruit l’Autre et ne respecte pas la vie.

Le premier mort selon la Bible n’est pas mort dans son lit  ou de maladie comme Lazare : Abel a bel et bien été assassiné par son frère. Jésus est mort comme Abel, dans la force de l’âge. Pourtant Dieu avait prévenu Caïn : « si tu n’agis pas bien, le péché, tapi à ta porte, te désire, mais toi, domine le » (Gén 4,7). La fascination du mal proposant la solution définitive par l’élimination de l’Autre a emporté Caïn dans le meurtre et le péché.

La violence, à quelque degré que ce soit, est le signe le plus manifeste qu’il y a péché, càd participation au mal qui fait que le monde a mal, qu’il souffre et qu’il peut en mourir !

C’est ainsi que Jésus est mort, assassiné à l’écart de la ville, Lui l’Innocent qui venait d’ailleurs que ce monde enfermé dans le mal, dans un cycle sempiternel de vengeance.

 

Lazare et Jésus, deux morts et donc deux résurrections !

 

Sur la croix, Jésus ouvre les bras pour nous accueillir, comme le bon larron, dans Son Royaume !

La mort de Jésus c’est sa mission menée jusqu’au bout : Il n’est pas venu pour condamner le monde mais pour le sauver ! (Jean 3,16)

Malgré la menace bien réelle, malgré la peur, malgré l’échec de sa mission puisqu’Il ne pourra plus être « la Parole de Dieu faite chair », mais qu’Il sera bel et bien éliminé, enterré, malgré la victoire apparente de ceux qui veulent l’éliminer, Jésus nous a aimés jusqu’à l’extrême, jusqu’à la limite, jusqu’à la mort !

Sa mort – violente – est une victoire sur la peur de la mort, sur le pouvoir de la mort que l’homme s’arroge au nom de l’inéluctable violence du pouvoir, et sur l’infernal mécanisme de revanche et de vengeance.

Bref la mort de Jésus est la victoire de l’amour évangélique sur la violence du mal !

Voilà pourquoi la Résurrection de Jésus n’est pas, comme celle de Lazare une remise sur pied biologique, comme, justement après une maladie dont nous guérissons.

Lazare a eu encore du temps de vie, comme on dit du temps de jeu pour un footballeur professionnel. Il a pu peut-être évangéliser Marseille, mais il a sûrement du affronter la limite de la mort pour vivre sa Pâque, son passage vers la Résurrection définitive du Royaume.

Seule la Pâque de Jésus a pu ouvrir le chemin de vie à travers la mort.

Le matin de Pâque se lève la lumière sans déclin, la vie nouvelle du Christ, incorporée au Christ ressuscité !

Vie nouvelle déjà donnée au baptême et promise à toute l’humanité en école de vie, école d’amour !

 

Frère, sœur, sors du tombeau !

Entends aujourd’hui la voix forte de Jésus mort et ressuscité pour que tu sortes du tombeau de tes peurs, de tes démissions, de tes soumissions à un monde de pouvoir et de mort.

Et surtout sors du tombeau de la fascination du mal, du choix de la violence comme seule solution, de la déshumanisation de l’Autre qu’il faudrait dominer, ignorer ou éliminer !

Sors du tombeau de la solitude terrifiante de l’homme sans Dieu, de l’humanité sans amour, de celui qui voudrait prendre la place de Dieu pour mieux conquérir l’univers.

Sors du tombeau et reprend le chemin de l’école efficace, celle de l’Evangile, celle du bonheur vrai, de la fraternité et du respect absolu de la vie, la vie de l’Autre, et ta vie, vie pour la beauté, l’amour et la douceur. Bref l’école de la paix !

 

Jésus est cet arbre de vie.

 



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Homélie de la Samaritaine

Troisième dimanche de Carême

Fr. Thomas Michelet o.p

 

Dieu dit à Moïse : « Prends ton bâton (…) Moi, je serai là, devant toi, sur le rocher du mont Horeb. Tu frapperas le rocher, il en sortira de l'eau, et le peuple boira ! »

Frères et sœurs, ce rocher que Moïse a frappé de son bâton dans le désert de Massa et Mériba, ce rocher c’était le Christ. Il annonçait le Christ, il était déjà le Christ. Ce n’est pas moi qui le dit, c’est saint Paul aux Corinthiens (1 Co, 10, 1-4) : « nos pères ont tous été sous la nuée, tous ont passé à travers la mer (la mer rouge à pieds sec), tous ont été baptisés en Moïse dans la nuée et dans la mer, tous ont mangé le même aliment spirituel et tous ont bu le même breuvage spirituel - ils buvaient en effet à un rocher spirituel qui les accompagnait, et ce rocher, c'était le Christ. »

S. Paul s’appuie lui-même sur une tradition juive : ce rocher d’où a jailli l’eau s’est déplacé avec le peuple dans sa marche au désert. Et le peuple n’a plus eu jamais soif, car le rocher les a accompagné jusqu’en terre promise. C’était le rocher du mont Horeb ; mais le mont Horeb, c’est aussi bien le mont Sinaï, sur lequel la Loi fut donnée à Moïse : il s’agit de la montagne du Seigneur, la « montagne sainte », le mont de sa sainteté. Bien sûr, il ne s’agit pas d’une géographie scientifique au sens où nous l’entendons, mais c’est une géographie spirituelle — ce que dit d’ailleurs S. Paul : ils buvaient un breuvage spirituel, ils buvaient à un rocher spirituel. Leur nourriture et leur boisson, ce n’était pas seulement la manne et l’eau, mais c’était la Loi de Dieu, la Parole de Dieu, Dieu lui-même. Et le rocher d’où jaillit l’eau, c’était déjà le Verbe, la Parole de Dieu, Dieu lui-même. Comme le disent les psaumes : Dieu est mon rocher.

Dans la Tradition juive, ce rocher s’est donc déplacé avec le peuple au désert, jusqu’en terre promise : c’est encore sur ce Rocher que fut bâti le Temple, à Jérusalem — à l’endroit même où Adam avait été façonné, dans le Paradis, le jardin que Dieu a planté en Eden, entouré de quatre fleuves, ou plutôt d’un l’unique fleuve qui se partage en quatre bras dans les quatre directions : le Pishôn, le Gihôn, le Tigre et l'Euphrate (Gn 2, 10-14). Fleuve immense que voit Ezéchiel dans sa prodigieuse vision du Temple (Ez 47, 1) : « voici que de l'eau sortait de dessous le seuil du Temple, vers l'orient, car le Temple était tourné vers l'orient. L'eau descendait de dessous le côté droit du Temple, au sud de l'autel. »

Frères et sœurs, ce rocher spirituel, ce rocher mystique n’a pas cessé d’accompagner le peuple de Dieu dans sa marche : dans les derniers temps, il est finalement sorti de Jérusalem, un peu à l’écart de la ville : ce Rocher nouveau d’un peuple nouveau, c’est le Golgotha, le rocher du calvaire.

De même que le Seigneur se tenait sur le Rocher du Mont Horeb lorsque Moïse l’a frappé de son bâton, et qu’il en est sorti de l’eau ; de même le Christ s’est tenu sur le bois de la Croix planté sur le Rocher du Golgotha, un soldat romain l’a frappé de son bâton, il lui a donné le coup de lance, et il en est sorti du sang et de l’eau de son côté ouvert, de son côté droit ; comme il coulait de l’eau du côté droit du Temple d’Ezéchiel.

Le Christ est lui-même ce rocher spirituel, ce nouveau Temple d’où coule le sang et l’eau, il est le fleuve immense du Paradis qui se partage en quatre bras, les quatre bras de la croix ; il est l’arbre de Vie planté au bord des eaux, dont jamais le feuillage ne meurt ; il est notre breuvage spirituel, lui qui a versé son sang pour le salut du monde, lui qui nous donne le breuvage spirituel pour la vie éternelle. De son côté ouvert a jaillit notre rédemption : le soldat a frappé au côté droit de ce Temple nouveau, et de nouveau se sont ouvert pour nous les portes du Paradis.

 

Ce mystère immense, insondable, inépuisable, le Christ nous le dira bientôt, le vendredi saint, dans le silence de la Croix. Il n’aura plus rien à nous dire, car il nous aura déjà tout dit, dans toutes les Écritures, dans les 3000 pages de la Bible. Il n’aura rien d’autre à dire, car le « langage de la Croix » est un message en lui-même, un Livre ouvert : la folie de la Croix est l’expression mystérieuse et définitive de l’amour fou du Père, qui nous a aimé jusqu’à nous donner son propre fils ; de l’amour fou du Fils qui nous a aimé jusqu’à donner sa vie pour nous. Il n’aura plus rien à nous dire, car il nous a déjà expliqué par avance ce qu’il fera, le sens de son offrande : « Ma vie, nul ne la prend, mais c’est moi qui la donne » ; « Voici : je fais toutes choses nouvelles ».

Au pied de la Croix se tiendra Marie, sa mère, avec le disciple bien-aimé : « Femme, voici ton Fils ». Aujourd’hui, il s’adresse à une autre femme, à la Samaritaine : « Femme, crois-moi : l'heure vient où vous n'irez plus ni sur cette montagne ni à Jérusalem pour adorer le Père. » L’heure vient où c’est sur une autre montagne, celle du Golgotha, que le Fils adorera parfaitement le Père, en esprit et en vérité ; l’heure vient où il anticipera son offrande la veille au soir en nous rompant le pain et en nous donnant la coupe, pour que nous en fassions le mémorial.

Au bord du puits de Jacob, Jésus eut soif, et il dit à la Samaritaine : « Donne-moi à boire » ; de même que sur la Croix, il dira « J’ai soif ». « — « Si tu savais le don de Dieu, celui qui te dit : 'Donne-moi à boire', c'est toi qui lui aurais demandé, et il t'aurait donné de l'eau vive. » Oui, Jésus a soif, il a soif de nous, il a soif de se donner à nous : venons à lui, venons puiser à la fontaine du salut, abreuvons-nous à son côté ouvert : « l'eau que je lui donnerai deviendra en lui source jaillissante pour la vie éternelle »

 

Cette femme que Jésus vient trouver au bord du Puits de Jacob, qui est-elle ? Une samaritaine : une fille de Jacob, oui ; mais une fille perdue d’Israël, une femme de cette partie d’Israël qui s’est mélangé avec d’autres peuples après la chute du Royaume du Nord. Elle reçoit le Pentateuque, la Torah de Moïse, mais elle rejette les autres livres de la Bible. Une hérétique donc, symbole de ce peuple qui s’est prostituée avec d’autres peuples, prostituée avec d’autres dieux, ce peuple que tout bon Juif doit soigneusement éviter, sous peine de devenir lui-même impur.

Cette femme a cinq maris : cinq « ba’als » — car c’est le même mot : époux, maître. Autour du mont Garizim, en plus du Dieu unique d’Israël, les samaritains idolâtres adoraient cinq Ba’als, cinq dieux, des dieux de Babylone, des dieux de la mort. « Tu as raison de dire que tu n'as pas de mari,car tu en as eu cinq, et celui que tu as maintenant n'est pas ton mari : là, tu dis vrai. » Cette femme a ses cinq ba’als, et celui qu’elle a maintenant, le Dieu unique, n’est pas son ba’al, car elle ne le sert pas comme un maître unique. Elle s’est prostitué avec d’autres dieux, avec d’autres maris, elle n’a pas encore fait alliance avec le Dieu unique, l’unique époux.

En se présentant au puits de Jacob, là où Jacob avait rencontré son épouse Rachel, de même que le serviteur d’Abraham avait déjà rencontré Rébécca pour son fils Isaac au bord d’un puits ; Jésus se présente lui-même comme l’époux qui vient à la rencontre de la Samaritaine. Peut-être d’ailleurs voit-elle d’abord en lui un nouvel époux à convoiter.

 

Elle vient au puits à midi : tout le monde va chercher l’eau à la fraîche, dès le matin mais elle vient la chercher à midi, en plein cagnard, en plein soleil, alors que les rues sont désertes. Vient-elle tout juste de se lever ? Ne vient-elle pas à cette heure du jour pour être bien sûre de ne rencontrer personne : elle qui n’est pas un exemple, peut-être est-elle une femme de mauvaise vie qui doit se tenir à l’écart, ou bien qu’elle fuit les autres femmes par crainte des regards, pleins de reproches et de suspicion. Elle vient en plein jour, comme pour mieux se cacher.

Elle marche au désert, écrasée par le poids du soleil, écrasée par le poids de sa faute, et c’est là qu’elle rencontre le Christ, celui qui lui parle alors qu’il est juif et que lui-même encourt la réprobation en le faisant. Et dans ce dialogue, elle qui au départ se moque un peu de lui, elle finit par lui ouvrir son cœur ; elle qui devait puiser profond pour prendre de l’eau, c’est le Christ à présent qui creuse dans son être profond pour y faire jaillir l’eau vive en abondance, l’eau pure qui la remet debout et lui redonne vie.

Frères et sœurs, laissons le Christ creuser profond dans nos puits desséchés pour nous emplir de sa présence ; laissons-le irriguer notre cœur, ôter tout ce qui obstrue en l’accès aux sources de la vie ; laissons-le jaillir en nous comme des fleuves d’eau vive.



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Homélies de l'année A

Dimanche du Baptême du Seigneur

Année A – Mt. 3,13-17

 

è Le Mystère du Baptême du Christ est mystère de charité : mystère d’humilité. Tout mystère de la vie du Sauveur est un mystère d’Amour qui dépasse tout ce que l’homme pouvait concevoir, espérer, ce que nulle oreille  n’a jamais entendu, ce que nul œil n’a jamais vu. Un amour présent et éternel qui nous surprend et nous surprendra toujours. Un nouveau monde où les rôles sont inversés : mais ce n’est pas un jeu de rôle. C’est la vraie Vie : la vie éternelle qui commence pour chacun. Dieu qui ne donne pas simplement la vie, mais sa vie.

Dieu se fait homme pour que l’homme devienne Dieu.

Nativité du Seigneur des seigneurs dans la plus grande pauvreté.

Dieu qui se fait l’un de nous, et de l’un de nous qui se fait le plus petit d’entre nous.

Au premier jour la mère du Seigneur qui va visiter et servir la mère du Précurseur.

Aujourd’hui le Seigneur qui se fait baptiser par le Précurseur.

Au dernier soir le Seigneur qui lave les pieds des disciples.

Le juste, l’Innocent, Fils de Dieu condamné par les hommes pécheurs.

Le Fils de Dieu qui meurt rejeté de tous sur la Croix.

L’Innocent condamné qui pardonne à ses juges iniques.

L’amour plus fort, victorieux de la mort, qui remporte la vraie victoire : non celle du monde, de la guerre, mais celle de la Paix véritable. La Résurrection pour la vie éternelle.

En se faisant baptiser par Jean le Baptiste, Jésus nous révèle aussi par là dans quel amour nous entrons, nous sommes plongés, vivifiés au jour de notre baptême. Cet amour où Dieu prend notre place sur la croix, prend sur lui le poids de nos péchés : si nul ne peut être totalement à la place de l’autre, Dieu seul peut l’être par l’infini de son Amour. La grâce du baptême ne met pas chacun à la place de l’autre, mais donne à chacun une place dans le cœur de Dieu - fils, fille bien aimé, choisi, élu de Dieu - et une place dans la communion fraternelle - fils et filles d’un même Père, frères et sœurs d’un même Frère, Seigneur et Sauveur : frères et sœurs dans le Christ.

 

è Le Mystère du Baptême du Christ est mystère de charité : mystère de sanctification.

Jésus descend au plus profond de notre humanité pour la sanctifier comme il sanctifie les eaux du Jourdain : il baptise par son corps les eaux du Jourdain (une très ancienne tradition liturgique veut que si l’on peut faire un baptême avec de l’eau du Jourdain, on ne la bénit pas car elle est considérée comme sanctifiée à jamais par le corps du Christ). Nouveau Moïse qui meurt pour nous et ressort Vivant le premier des eaux de la mort, premier né d’entre les morts.

Jésus n’est pas manifesté comme Fils de Dieu par son Père dans l’Esprit avant l’enfouissement, la kénose dans les eaux du Jourdain, de notre humanité, mais lorsqu’Il a accomplit toute chose : lorsqu’Il a été baptisé et a baptisé, par sa présence semblable à nous en toute chose excepté le péché, tout ce qui fait notre vie humaine, joies et peines, excepté le péché. Jésus ne se donne pas à connaître et reconnaître en sautant du haut du Temple comme Goldorak ou Superman, mais en montant sur la croix comme un esclave bafoué par tous et rejeté de tous : il ne s’impose pas à nous par  sa toute-puissance qui aveugle et en « impose », mais se manifeste, se dévoile à nous, par sa toute-puissance qui illumine de l’intérieur notre humanité qu’Il vient sauver.

Dans le cœur du Verbe fait chair, l’action est l’humilité, la charité incarnée de la Parole, la terre d’Incarnation de la Parole. Le silence de l’amour qui se donne qu’est l’humilité, est la terre de l’Incarnation du Verbe et la terre de notre Rédemption.

En ce jour très saint du Baptême du Seigneur : écoutons le silence du Verbe, du Fils, écoutons Jésus écouter son Père dans l’Esprit. Il sanctifie notre humanité par sa simple présence qui est déjà pur amour : il sanctifie nos yeux pour contempler jusque l’Esprit Saint, il sanctifie nos oreilles pour écouter la voix du Père, il sanctifie notre bouche pour que nous puissions témoigner avec le Verbe.

 

è Le Mystère du Baptême du Christ est mystère de charité : mystère de la mission des chrétiens.

Jésus n’est pas baptisé pour mener une vie rangée, peinarde, d’un long fleuve tranquille, en charentaise, au coin du feu : le baptême n’est pas une assurance sans risque de vie éternelle que l’on souscrit un jour, ou que l’on a souscrit pour nous, et que l’on met au coffre-fort de nos égoïsmes bien sécurisés.

Le baptême est une grâce, la grâce, qui n’est pas une fin, mais un commencement : qui est source de grâce, source de la mission. Car être baptisé, c’est être plongé sous le regard du Père dans l’Esprit, dans la mission du Fils : Fils bien-aimé, choisi, élu, choyé et envoyé, protégé et exposé, offert et ressuscité. Après son baptême, lisons la suite de l’Evangile de Matthieu, Jésus est tenté au désert, il va prêcher, enseigner, guérir les malades, rendre la vue aux aveugles, faire entendre les sourds, faire parler les muet, rendre la parole aux sans voix, réconforter les plus faibles, confirmer les plus fragiles, apaiser les esprit angoissés, apporter la lumière à ceux qui marchent dans la nuit, appeler des disciples, enseigner les foules et ses apôtres, connaître les controverses, annoncer la Bonne Nouvelle à temps et à contretemps : il a eu faim, soif, il a connu la fatigue, a été angoissé, troublé même, il n’avait pas d’endroit où reposer la tête, il a connu l’adversité jusqu’à mourir sur la croix par amour, pour les pauvres pécheurs que nous sommes. Tout cela car Jésus est le Fils Bien-aimé du Père, dans une communion d’amour que ses longues nuits de prière nous manifestent.

La vie de baptisé n’est pas de tout repos, mais elle est le début de la Vie, de la Paix éternelle bienheureuse que Dieu veut pour chacun en son dessein d’amour éternel : vie  éternelle en germe, en acte, en silence, en croissance, en fructification, sous le soleil de l’Esprit, depuis le jour de notre baptême. Par la grâce de notre baptême, nourris de la grâce de l’Eucharistie, entrons dans la vie du Père, dans la lumière de l’Esprit, dans mission du Fils.

 

Fr. Nicolas-Bernard Virlet o.p.



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Homélie pour la Transfiguration